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12/11/2011

Emile Guiriéoulou : “C’est la guerre que nous avons perdue devant la France, pas notre dignité”



Source : Notre voie du 11/11/2011


Dernier ministre de l’Intérieur du Président Laurent Gbagbo (décembre 2010-Avril 2011), le député Emile Guiriéoulou n’est pas un inconnu de la scène politique nationale. Contraint à l’exil depuis le renversement de Gbagbo par l’armée française, il s’exprime pour la première fois.

Notre Voie : Monsieur le ministre, comment vous portez-vous ?

Emile Guiriéoulou : Avant de répondre à votre question, je voudrais que vous me permettiez de saluer la mémoire de toutes les personnes tuées au cours de la crise, d’exprimer ma compassion aux blessés et à tous les ivoiriens qui ont perdu un être cher dans de cette guerre absurde que nous avons connue. Je leur demande de ne pas perdre espoir et de garder foi en la Cote d’Ivoire. Ceci dit, je me porte très bien, tant au plan physique qu’au niveau moral.

N.V : Est-ce qu’on peut savoir où vous vous trouvez ?

E.G : Comme beaucoup d’autres Ivoiriens, je suis au Ghana. Je profite de l’occasion que vous m’offrez pour traduire toute ma reconnaissance aux autorités de ce pays frère ainsi qu’à l’ensemble du peuple ghanéen pour l’accueil qui nous est réservé ici. Nous nous sentons vraiment chez nous au Ghana où nous ne sommes l’objet d’aucune tracasserie.

N.V : Comment avez-vous vécu le 11 avril 2011 et précisément l’arrestation du Président Laurent Gbagbo ?

E.G : De façon dramatique. Les bombardements sur la résidence étaient horribles et insupportables. Dès l’arrestation du Président, j’ai reçu un coup de fil pour m’en informer. Ensuite, c’est Alain Toussaint qui m’a appelé de Paris pour me demander la confirmation. Et après, comme tout le monde, j’ai vu les images à la télévision. Cette arrestation du Président, je l’ai aussi ressentie comme une grande perte pour la Côte d’ivoire, une humiliation pour l’Afrique toute entière et un recul de la démocratie, de l’indépendance et de la souveraineté de nos Etats. Mais quand j’ai écouté la déclaration du Président, j’ai éprouvé de la fierté de voir qu’il a gardé sa dignité malgré les moments atroces qu’il a vécus. J’ai été particulièrement affligé par les images de la Première dame, Simone Gbagbo, maltraitée. Mais là également, j’ai vu une femme digne qui, en dépit du fait qu’elle souffrait dans sa chair, est restée sereine et a continué de prier. Je me suis dit que si eux qui sont entre les mains des bourreaux sont demeurés dignes, ce n’est pas à nous autres restés dehors de faiblir. C’est un message pour nous exhorter à continuer la lutte.

N.V : Comment êtes-vous sorti du pays ?

E.G : Je suis sorti de la Côte d’Ivoire le 20 avril 2011 grâce au soutien de quelques amis que je voudrais remercier ici. Comment je suis sorti ? Retenez tout simplement que je suis sorti.

N.V : Etes-vous disposé à retourner au pays?

E.G : Mais, la Côte d’Ivoire est mon pays et j’y suis très attaché comme d’ailleurs le sont tous les Ivoiriens. Donc ce n’est pas de gaieté de cœur que je suis en exil. C’est pour vous dire que j’ai hâte de retourner au pays. Mais cela, une fois que les menaces qui m’en ont fait partir auront disparu. Sinon pour le moment, le retour au pays, pour ce que je vois, ne figure ni dans mes priorités ni dans mes projets les plus immédiats.

N.V : Depuis que le Président Laurent Gbagbo a été renversé, vous vous êtes muré dans un silence de cimetière. Est-ce à dire que la politique ivoirienne ne vous intéresse plus ?

E.G : Vous savez, mon engagement en politique date de l’époque où j’étais encore étudiant dans les années 70. J’ai milité dans la clandestinité au sein du Fpi et je compte parmi les premiers militants de ce parti. Au nom de mes convictions politiques, j’ai renoncé à beaucoup de choses et j’en ai assumé sans regret les conséquences. Ce n’est donc pas aujourd’hui que je vais abandonner la lutte. Ici au Ghana, je suis membre du bureau de la Coordination Fpi en exil. J’endosse donc les déclarations et prises de position de cette coordination et je ne trouve pas utile d’en rajouter. Mais, si sur la vie de la nation, mon point de vue personnel est sollicité, je suis disposé à le donner. Et c’est ce que vous faites en ce moment. D’ailleurs, certains de vos confrères appartenant à d’autres organes de presse m’ont sollicité ces temps-ci. C’est à croire que mon silence vous pesait (rires) ? Non, rassurez-vous, mon silence n’est pas de cimetière.

N.V : Quel commentaire faites-vous de la déclaration d’Eugène Allou selon laquelle ses camarades du Fpi exilés au Ghana font trop de bruit ?

E.G : Dites au frère Allou, comme il croit peut-être que nous sommes en vacances ici au Ghana, de nous laisser au moins faire du bruit pour nous occuper ! Lui, il a comme loisir la chasse au point d’aller tirer des coups de feu qui ont fait fuir les gens dans son village en cette période de tension. Nous ne sommes pas obligés de partager les mêmes distractions que lui. Nous, nous préférons parler et écrire pour exprimer nos positions plutôt que de tirer des coups de fusil. Et puis dites-moi cher Augustin, entre les bruits de fusils d’Allou le chasseur ainsi que ceux, quotidiens, de ses « collègues » chasseurs dozos, ou de ses nouveaux amis Frci et nos « bruits ghanéens lointains » lesquels produisent le plus de nuisance et de dégâts ? Plus sérieusement, nos bruits-là sont trop pour qui ? Qui donc ne veut pas nous entendre demander la libération du Président Laurent Gbagbo afin d’aller à la réconciliation et qui considère cela comme « trop de bruit »? Si le frère Allou peut nous aider à identifier cette personne, nous irons vers elle pour mieux comprendre la gêne que lui procurent nos « bruits ».

N.V : Que dites-vous quand il vous propose de faire profil bas si vous voulez que votre problème et celui des prisonniers politiques soient résolus ?

E.G : Résolu par qui et comment? Que signifie faire profil bas ? Dogo Raphaël qui est en prison à Boundiali, est-ce parce qu’il faisait trop de bruit qu’il s’y retrouve ? Dassé Jean Martin qui n’a exercé aucune fonction dans l’appareil d’Etat et qui est en prison pour crimes économiques, est-ce le fait de ses bruits trop sonores?

N.V : Il dit aussi que celui qui a perdu la guerre ne pose pas de conditions. Qu’en dites-vous ?

E.G : Je suis d’accord avec lui. Nous savons tous que la France nous a fait la guerre et mis aux arrêts le Président Gbagbo. Mais le problème n’est pas là. Ceux qui ont gagné cette guerre et ceux qui en sont les bénéficiaires peuvent jouir pleinement de leur victoire militaire. Qu’ils gouvernent et réalisent comme ils l’entendent le programme pour lequel ils nous ont fait la guerre et nous n’aurons aucune condition à leur poser. Mais s’ils nous demandent de participer à un processus de réconciliation et d’aller à des élections avec eux, alors nous poserons nos conditions. C’est la guerre que nous avons perdue devant la France, pas notre dignité. Je précise bien « perdue » devant la France.

N.V : Continuez-vous à soutenir que Laurent Gbagbo a gagné les élections ?



E.G : Mais monsieur Kouyo, c’est Laurent Gbagbo qui a gagné les élections ! Et c’est parce qu’il en était sûr qu’il a demandé le recomptage des voix par un comité d’évaluation de l’Union Africaine. Et c’est parce que ses adversaires savent que c’est lui qui a gagné qu’ils ont refusé ce recomptage et que monsieur Young Jin-Choi (ex-représentant du Sg de l’Onu en Côte d’Ivoire, ndlr) a déclaré que recompter les voix serait une injustice pour Ouattara. Sinon, si recompter les voix devait donner la victoire à Ouattara, en quoi cela constituerait-il une injustice pour lui ? On a mis quatre mois à nous faire la guerre, alors que recompter les voix nous aurait certainement pris beaucoup moins de temps. La Côte d’Ivoire aurait évité tous ces morts et tous les dégâts matériels causés par cette guerre. Voyez-vous, la Côte d’Ivoire a enregistré plus de 3000 morts, des viols, des destructions, des pillages, l’insécurité à cause du refus de monsieur Ouattara et de la France d’accepter un simple recomptage des voix.

N.V : Mamadou Koulibaly estime que Laurent Gbagbo s’est entêté à la limite de l’irrationnel. Quel commentaire ?



E.G : Laurent Gbagbo s’est entêté comment et par rapport à quoi ? Une élection est organisée. Il en est proclamé vainqueur par le Conseil Constitutionnel et prête serment. Son adversaire conteste cette victoire qui, pourtant, selon notre constitution, est définitive et sans recours. Mais en démocrate convaincu et pour mettre tout le monde d’accord sur sa victoire, Laurent Gbagbo propose de recompter les voix et saisit l’Union Africaine à cet effet. L’organisation panafricaine, au lieu de recompter les voix comme demandé, décide le 10 mars qu’elle confirme, sans justifier cette décision, que c’est Ouattara qui a gagné et que d’ailleurs les 10 ans passés à la présidence par Laurent Gbagbo correspondaient à deux mandats et qu’il devait donc quitter le pouvoir. Malgré cette décision contestable, le Président Gbagbo, par un communiqué lu par le porte-parole du gouvernement, a pris acte des propositions de règlement de la crise, accepté la nomination du Haut Représentant de l’Ua et dit se tenir prêt pour les discussions annoncées. Le président de la Commission de l’UA, Jean Ping, a saisi par écrit le 26 mars 2011 les deux camps pour annoncer le début des négociations sur le plan de sortie de crise de l’Ua pour le 4 avril 2011 à Addis-Abeba. C’est dans cette attente que, le 28 mars 2011, Alassane Dramane Ouattara, assuré du soutien militaire de la France, décide d’engager les combats meurtriers qui vont durer deux semaines avec pour point culminant les bombardements de la résidence du Chef de l’Etat, l’arrestation de celui-ci par l’armée française le 11 avril 2011 et sa déportation à Korhogo. Où se trouve donc l’entêtement du Président Laurent Gbagbo qui a toujours prôné le règlement pacifique de la crise alors que son adversaire brandissait l’usage de la force (Ecomog, Onuci, Licorne, etc.), comme le sait si bien le président Koulibaly lui-même?

N.V : Le gouvernement ivoirien et ses alliés soupçonnent les exilés politiques au Ghana de préparer des actions de déstabilisation, comment ressentez-vous ces accusations ?

E.G : Vous savez, ces accusations ne me font ni chaud ni froid parce que je ne me sens pas concerné. Mais je les comprends puisque c’est comme cela qu’eux-mêmes sont parvenus au pouvoir. Sans la rébellion armée qu’ils ont montée au Burkina Faso, ils n’en seraient pas là. Le Ghana n’est pas le Burkina Faso. Les autorités ghanéennes croient en la démocratie et ne sont pas dans les complots et les actions de déstabilisation de leurs voisins.

N.V : Comment pouvez-vous convaincre les autorités ivoiriennes que vous ne préparez pas leur renversement ?

E.G : Nous ne cherchons pas à convaincre qui que ce soit. Comme le dit l’adage «qui s’excuse, s’accuse». Chacun fait son travail. Nous, ce que nous savons faire, c’est la politique donc l’accession au pouvoir par la voie des urnes. Notre combat aujourd’hui, c’est la libération du Président Laurent Gbagbo afin de ramener la Côte d’Ivoire dans l’Etat de droit et la démocratie. C’est cela qui nous préoccupe. Ceux qui sont les adeptes de coups d’Etat et de rebellions armées sont connus et disent que c’est fini.
D’ailleurs, je vous renvoie à une récente déclaration de Soro Guillaume dont la presse s’est largement fait l’écho : «Après moi, personne d’autre ne réussira de coup d’Etat en Côte-d’Ivoire, c’est fini. Les coups d’Etat ici, c’est notre idée et les tricheurs ne réussiront pas. Ils n’ont ni le génie, ni les parrains, ni les moyens. Les coups d’Etat, c’est fini». Donc les dirigeants actuels du pays se sont eux-mêmes convaincus de la chose. Pas besoin alors d’insister pour les convaincre ou les rassurer.

N.V : Avez-vous été convaincu par l’appel que M. Ouattara vous a lancé lors de son voyage au Ghana ?

E.G : Si nous sommes convaincus d’une chose, c’est que faute de ne pouvoir nous mettre en prison, monsieur Ouattara nous préfère en exil plutôt qu’au pays. Le mandat d’arrêt lancé contre Assoa Adou, notre porte-parole, et l’attaque de son domicile à Abidjan intervenus après cette visite au Ghana en sont les preuves palpables. Et puis la question de notre retour au pays n’est pas fondamentale. Si demain, le Président Gbagbo est libéré et qu’à sa suite Simone Gbagbo, Affi N’ Guessan, Aké N’ Gbo, Abou Drahamane Sangaré et tous les autres sont libres, pourquoi serions-nous encore en exil ?

N.V : Bientôt ce sont les élections législatives. Estimez-vous comme Alassane Dramane Ouattara que le Fpi ne doit pas commettre l’erreur de ne pas y participer ?

E.G : Il y a beaucoup de gens qui aiment le Fpi actuellement et qui sont soucieux de sa survie, de son avenir en tant que parti politique. Nous, on ne savait pas qu’on était important comme cela ! Je remercie donc toutes ces âmes charitables pour notre « parti minoritaire ». Parti tellement minoritaire que les «grands partis houphouëtistes» sont obligés de se coaliser pour l’affronter. Imaginez en France, le PS et l’Ump conclure une alliance électorale contre le Modem ! Monsieur Ouattara demande au Fpi ne pas commettre la même erreur que le Rdr en ne participant pas aux élections législatives. Si cette erreur n’a pas empêché le Rdr d’arriver au palais présidentiel de façon «démocratique», pourquoi est-ce au Fpi qu’elle serait fatale ? Laissez le Fpi décider de ce qu’il doit ou ne doit pas faire. Tant que le Président Laurent Gbagbo est en prison ne comptez pas sur le Fpi pour aller à des élections.
C’est pourquoi, je voudrais ici saluer et encourager la direction du Fpi qui conduit le Parti avec intelligence et détermination. Nous sommes avec eux dans le combat qu’ils mènent sans relâche pour la libération du Président Gbagbo et tous les autres camarades emprisonnés. J’adresse mes félicitations à mon collègue, le député Yao Yao Jules pour son courage, sa foi militante et sa constance dans la lutte, toutes choses qui ont permis au Fpi de redresser la tête et de se remobiliser par l’organisation de meetings. Je n’oublie pas le camarade Koua Justin de la JFpi, le député Mobio Samuel, le député Guipé Charles et tous ceux qui, contre vents et marées, se battent quotidiennement sur le terrain pour faire vivre le Parti et le maintenir debout.

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